Bénin : infertilité masculine, ce tabou sanitaire qui brise les foyers dans l’ombre
Le diagnostic d'infertilité masculine reste une épreuve souvent vécue dans le silence
Dans l’ombre des croyances populaires au Bénin, l’infertilité masculine brise silencieusement des foyers. Longtemps occultée par des préjugés imputant la stérilité seulement aux femmes, la santé reproductive masculine demeure un angle mort de la santé publique. Entre déni culturel, manque de données et coûts exorbitants des examens, ce reportage plonge au cœur d’un tabou qui réinterroge directement les politiques de santé sexuelle et reproductive en Afrique de l’Ouest.
A.O.*, 44 ans, se souvient avec précision du jour où sa vie a basculé. Dans le cabinet médical, les résultats étaient posés devant lui. Quelques chiffres, quelques termes médicaux. Derrière ces lignes se cachait une vérité difficile à accepter. Les difficultés du couple à concevoir un enfant étaient liées à son propre état de santé. Le choc reste intact dans sa mémoire. « C’était comme respirer, mais ne plus avoir de vie », raconte-t-il aujourd’hui.
« Un homme ne peut pas être stérile », pensait-il. Cette conviction, il ne l’avait pas seulement entendue dans son entourage. Elle faisait aussi partie de ce qu’il croyait lui-même. Pendant des mois, il n’en parlait à personne, pas même à sa femme. Dans son entourage, avoir un enfant reste associé à la réussite du mariage et, pour l’homme, à la virilité. Ne pas pouvoir en avoir devient une blessure que l’on préfère parfois cacher plutôt que soigner.
Mais il existe une autre face à cette histoire. M.R.*, 31 ans, réside à Bohicon. Depuis trois ans, elle essuie les questions de sa belle-famille. Certains proches suggèrent même à son mari de prendre une deuxième épouse. Pourtant, les examens médicaux ont orienté le diagnostic vers son conjoint. « Je ne peux pas l’exposer. Dans notre société, ce serait trop dur pour lui. Alors je porte tout : les regards, les mots, la honte et les humiliations. Quand j’en aurai marre, je partirai », confie-t-elle.
Dans les deux cas, le scénario est similaire. Lorsque le couple tarde à avoir un enfant, les regards se tournent d’abord vers la femme. Pourtant, l’homme peut lui aussi être concerné par l’infertilité.
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit l’infertilité comme l’incapacité d’obtenir une grossesse après douze mois de rapports sexuels réguliers et non protégés. Elle estime qu’environ une personne sur six en âge de procréer est concernée au cours de sa vie. Le 28 novembre 2025, l’organisation onusienne a publié ses premières directives mondiales pour la prévention, le diagnostic et le traitement de l’infertilité. Elle appelle notamment les pays à rendre les soins de fertilité plus accessibles, sûrs et abordables.
Pour le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, l’infertilité demeure :
« l’un des défis de santé publique les plus négligés de notre époque ».
Tedros Adhanom Ghebreyesus, DIRECTEUR GENERAL DE L’OMS
Quand le diagnostic change le regard sur l’homme

Au Bénin, les données permettant de mesurer précisément la part masculine de l’infertilité restent limitées. Une estimation présentée en 2018 par le Pr Justin Lewis Dénakpo, gynécologue obstétricien en service à la Clinique Universitaire de Gynécologie et d’Obstétrique (CUGO) du Centre national hospitalier et universitaire Hubert Koutoukou Maga (CNHU-HKM), évoquait environ 20 % de couples confrontés à des difficultés de conception.
Selon cette estimation, la femme serait seule en cause dans environ 30 % des cas, l’homme dans une proportion comparable, tandis que les deux partenaires seraient concernés dans environ 30 % des situations. Dans 10 % des cas, la cause est inconnue.
Ces chiffres, qui datent de 2018, ne constituent pas une prévalence nationale actuelle. Ils montrent néanmoins pourquoi l’examen du couple, et non celui de la femme seule, est nécessaire. Pourtant, dans les représentations sociales, la responsabilité est encore fréquemment attribuée à l’épouse.
« Souvent, c’est la femme qui est accusée, parfois même répudiée, rejetée, remplacée ou stigmatisée alors que la cause peut venir de l’homme. Selon de nombreuses croyances, parce que l’homme ne porte pas la grossesse, il ne peut pas être considéré comme responsable des difficultés à concevoir. C’est pourtant lui qui fournit la substance nécessaire à la fécondation. Or, cette substance peut elle aussi présenter des anomalies », explique le sociologue Ali Mora Lafia.
La Pr Fanny Hounkponou Ahouingnan, gynécologue-obstétricienne au Centre Hospitalier Universitaire Départemental Borgou-Alibori (CHUD/B-A), insiste sur la nécessité d’une démarche conjointe.
« Dès qu’une grossesse tarde à venir, les deux partenaires doivent consulter ensemble. La responsabilité étant partagée dans près de deux tiers des cas, c’est pourquoi on parle d’infertilité du couple. C’est la seule voie vers un diagnostic rapide et équitable. »
Un homme ayant découvert une varicocèle après son mariage témoigne : « Si je n’avais pas consulté, je serais peut-être encore en train de chercher la cause chez ma femme. Le plus important, c’est de chercher à savoir ce qu’on a pour pouvoir bénéficier de l’aide des médecins habilités. »
Infertilité masculine : la varicocèle en tête des causes identifiées
Le Dr Toré Sanni Rafiou, chirurgien urologue et auteur d’une étude menée au Centre Hospitalier Universitaire Départemental Borgou-Alibori (CHUD/B-A) entre septembre 2017 et août 2020 dans le septentrion, livre un bilan chiffré précis :
« Sur 1 371 patients reçus en consultation urologique, 112 cas d’infertilité masculine ont été recensés, soit 8,2 % de l’échantillon ».
Dr tore sanni rafiou, CHIRURGIEN UROLOGUE AU CHUD/B-A
Le spécialiste indique que ces hommes, âgés de 20 à 62 ans (avec une moyenne de 35,8 ans), souffraient dans 67 % des cas d’une infertilité primaire, installée depuis 3,7 ans en moyenne. Au-delà de ces chiffres, un autre constat l’a particulièrement frappé : « un patient infertile sur trois souffrait d’azoospermie », c’est-à-dire d’une absence totale de spermatozoïdes dans le sperme.
Selon lui, ces patients consultent souvent tardivement. À ce stade, les possibilités de prise en charge peuvent devenir plus limitées. La fécondation in vitro peut alors faire partie des options, mais son coût reste un obstacle pour de nombreux couples.
L’étude repose sur des données hospitalières locales. Elle ne permet donc pas de généraliser ces proportions à l’ensemble du Bénin. Elle montre cependant les problèmes rencontrés chez les patients qui arrivent jusqu’à ce type de consultation.
La varicocèle est la principale cause identifiée, avec 68,6 % des patients présentant une varicocèle cliniquement décelée. Viennent ensuite l’hypogonadisme, avec 16,1 %, et les infections génitales, avec 4,5 %. Dans 6,2 % des cas, aucune cause n’a été identifiée.
Ce que révèle le spermogramme
Du côté du spermogramme, 34,8 % des patients présentaient une oligoasthénozoospermie (diminution du nombre et de la mobilité des spermatozoïdes), 29,5 % une azoospermie et 25 % une asthénozoospermie.
Ces anomalies sont notamment corrélées à l’obésité (40 % des hommes), à la varicocèle et aux antécédents d’orchite. L’étude du Dr Toré souligne aussi l’impact de l’exposition professionnelle (chaleur pour 10 % des cas, pesticides pour 6,3 %), des infections sexuellement transmissibles mal traitées, des troubles hormonaux ou génétiques (syndrome de Klinefelter) et du mode de vie (alcool, tabac, drogues).
En consultation, l’urologue reçoit parfois des adolescents présentant déjà une varicocèle ou des anomalies spermatiques. Or, lorsqu’elle est prise en charge à temps, la varicocèle opérée permet d’améliorer les paramètres spermatiques. Pour le spécialiste, la prévention ne doit donc pas attendre le désir d’enfant. Une consultation précoce, dès l’adolescence ou dès l’apparition de facteurs de risque, permet de traiter le problème avant qu’il ne s’aggrave.
Si le Dr Toré invite les couples à consulter après douze mois de rapports réguliers non protégés, il insiste sur l’importance d’un bilan anticipé. Mais encore faut-il en avoir les moyens financiers.
Quand le coût devient une deuxième épreuve
Certains services spécialisés proposent des consultations de fertilité et des techniques d’assistance médicale à la procréation à Cotonou. La Polyclinique Saint-Michel (POSAM) dispose notamment d’un centre d’assistance médicale à la procréation proposant l’insémination intra-utérine et différentes techniques de fécondation in vitro.
Une consultation de couple coûte 15 000 FCFA par personne soit 30 000 FCFA pour les deux partenaires sur rendez-vous au POSAM, sans garantie d’une prise en charge équitable par les assurances. À cela s’ajoute le bilan biologique. Un spermogramme simple coûte 4 000 FCFA au CHUD/B-A, 9 000 FCFA avec antibiogramme et jusqu’à 10 000 FCFA au Centre Hospitalier et Universitaire de la Mère et de l’Enfant Lagune (CHUMEL) à Cotonou dans la zone méridionale.
Pris isolément, ces montants peuvent paraître soutenables. Mais ils ne constituent que la porte d’entrée. S’ajoutant aux examens complémentaires, aux traitements médicamenteux et aux déplacements récurrents, ces frais alourdissent très vite la facture globale.
Face à un SMIG mensuel fixé à 52 000 FCFA soit 624 000 FCFA par an et à une dépense annuelle moyenne par personne estimée à 423 800 FCFA par l’INStaD selon l’EHCVM 2021-2022, ce parcours médical devient pour beaucoup une épreuve financière insurmontable.
Pour les couples contraints de se tourner vers la procréation médicalement assistée, les coûts deviennent très élevés. En 2017, VOA Afrique rapportait ainsi le témoignage d’Awa*, engagée dans un protocole de fécondation in vitro au Bénin. Chaque tentative exigeait à elle seule près d’un million de francs CFA. Une somme colossale qui venait s’ajouter aux examens préalables, aux traitements hormonaux et aux multiples frais déjà engagés. Il aura fallu trois tentatives pour obtenir une grossesse. Dès 2018, le Pr Justin Lewis Dénakpo tirait d’ailleurs la sonnette d’alarme dans une interview accordée à La Nation, insistant sur l’urgence de rendre la PMA financièrement et géographiquement accessible au sein des hôpitaux publics.
Une blessure qui ne figure sur aucune facture
Au-delà de l’addition financière, le coût le plus lourd reste moral. Dans les cabinets ou hôpitaux, l’annonce du diagnostic agit souvent comme une onde de choc sur l’identité masculine. Le psychologue Dr Nicanor Aimé Isaïe décrit l’infertilité comme pouvant provoquer « un véritable traumatisme narcissique ». Chez certains hommes, l’annonce du diagnostic peut être vécue comme « une atteinte à l’image de soi et à la virilité ».
La honte, la culpabilité, l’anxiété et l’isolement peuvent accompagner le parcours médical. L’OMS souligne également les conséquences psychologiques et sociales de l’infertilité, notamment la détresse, la stigmatisation, les difficultés financières et l’isolement.
S.A.* en a fait l’expérience. Déjà père d’un enfant, il a vécu plusieurs années sans que son épouse ne tombe de nouveau enceinte. Des examens ont révélé des anomalies de ses paramètres spermatiques. Il a alors suivi un traitement et modifié certaines habitudes de vie. Aujourd’hui, il est père de trois enfants. Son parcours ne signifie pas que tous les hommes confrontés à l’infertilité connaîtront la même issue. Il illustre toutefois l’importance d’un diagnostic précoce et d’une prise en charge adaptée.
Prévenir avant de chercher à concevoir
Pour le Dr Toré, une partie du travail doit commencer avant le désir d’enfant. Il recommande une bonne hygiène de vie, la limitation de l’alcool, l’arrêt du tabac et la prise en charge correcte des infections. Les infections sexuellement transmissibles occupent une place particulière dans la prévention.
Lorsqu’elles ne sont pas diagnostiquées et traitées à temps, certaines peuvent entraîner des complications susceptibles d’affecter la fertilité. L’utilisation du préservatif permet de réduire le risque de transmission de nombreuses IST. Le dépistage et le traitement précoces restent également capitaux.
Au ministère de la Santé, l’infertilité n’est pas considérée comme un sujet absent de la santé reproductive. Pour la Dre Edith Djènontin, cheffe du service Santé de la reproduction et Planification familiale, les interventions couvrent à la fois la contraception, la prévention des infections sexuellement transmissibles et l’accompagnement des couples qui rencontrent des difficultés à concevoir. « L’infertilité, qu’elle concerne l’homme ou la femme, n’est pas un volet négligé. Seulement, elle bénéficie de beaucoup moins de visibilité que la contraception », explique-t-elle. Selon elle, la prévention doit également être renforcée dès les soins de santé primaires afin de mieux sensibiliser les jeunes, notamment les garçons, aux conséquences que certaines IST ou pratiques à risque peuvent avoir sur leur fertilité future.
Ce que les chiffres ne disent pas encore
Le principal problème demeure celui des données. Les hôpitaux disposent de leurs propres statistiques, mais il n’existe pas encore de données nationales permettant de mesurer avec précision le nombre d’hommes qui consultent chaque année pour infertilité. Faute d’une vision d’ensemble, il reste difficile d’apprécier l’ampleur réelle du phénomène et d’adapter l’offre de soins aux besoins des patients.
Le Bénin dispose pourtant d’un cadre mentionnant la « prévention et le traitement de l’infertilité et de la stérilité ». Un document du ministère de la Santé consacré à la santé reproductive l’intègre parmi les interventions. Mais entre l’existence d’une orientation dans les documents sanitaires et l’accès effectif aux soins, le chemin reste long.
L’OMS conseille justement aux pays d’intégrer les soins de fertilité dans leurs stratégies, leurs services et leurs mécanismes de financement. L’organisation encourage aussi la production de données permettant de mieux mesurer le problème et de planifier les services.
Le principal défi pour le système sanitaire béninois demeure la décentralisation des soins : aujourd’hui, un patient vivant dans le septentrion ou en zone rurale doit encore parcourir des centaines de kilomètres et débourser des sommes considérables pour un simple bilan andrologique.
Rompre le silence autour de l’infertilité masculine
Un spermogramme tient sur une simple feuille de papier. Pourtant, pour celui qui le reçoit, il peut résumer des années d’attente, de tensions dans le couple, de dépenses et d’inquiétudes face à la possibilité de ne jamais devenir père.
A.O.* en sait quelque chose. Avant son diagnostic, il pensait qu’un homme ne pouvait pas être infertile. Aujourd’hui, il a compris que l’infertilité ne concerne pas uniquement les femmes et qu’il ne faut ni avoir honte d’en parler ni hésiter à consulter. Son parcours rappelle que derrière les statistiques se trouvent des hommes, des couples et des familles confrontés à des questions souvent vécues dans le silence.
Alors que le Partenariat de Ouagadougou célèbre ses 15 ans, l’intégration de la santé reproductive masculine apparaît comme l’un des prochains défis pour des soins véritablement inclusifs dans la sous-région. Les obstacles restent nombreux. L’infertilité masculine demeure mal documentée, coûteuse à prendre en charge et entourée de préjugés qui conduisent encore souvent à mettre d’abord en cause les femmes. Sans amélioration de la collecte des données et sans soutien financier aux examens de base, la prise en charge risque de rester inaccessible à une grande partie de la population.
Les solutions ne se trouvent pas seulement dans les services d’urologie. Elles passent aussi par l’éducation des adolescents et des jeunes à la santé reproductive, la prévention, le dépistage précoce, une meilleure information du public et une sensibilisation continue à travers les médias. Briser le silence est donc nécessaire. Tant que l’infertilité masculine restera un sujet tabou, de nombreux couples continueront à chercher seuls des réponses à un problème intime devenu un enjeu de santé publique.
